Nicolas

Il était debout sur le bord de la fenêtre ouverte. Il regardait au loin, un petit couteau dans la main. Un couteau volé à la cantine. Tout plat. Qui ne coupait pas.

Depuis combien de temps était-il là Nicolas ? Est-ce qu’il m’attendait ?

Quand je l’ai vu, perché là-haut, si petit et soudain si grand, mon corps s’est liquéfié.

Il a tourné sa tête pour me regarder. Ses yeux brillaient, calmes et déterminés. Sa bouche était fermée mais ses lèvres bougeaient légèrement, comme s’il parlait à l’intérieur. C’est là que je l’ai entendu.

En une fraction de seconde j’étais près de lui.

Sans aucune délicatesse je l’ai saisi par la taille, sentant avec effroi ses vêtements glisser sous mes doigts. Sans savoir comment je l'arrachais au vide alors qu'il s'y jetait déjà.

Il est tombé sur moi. Je l’ai retenu avec mes bras.

Il a crié et s'est débattu si fort, pour un si petit corps. Ses pieds pédalaient dans le vide, tel un poisson luttant contre un filet transparent. Puis il s'est mis à hurler, griffer, cogner. Il s'est battu avec fureur, comme si j'étais un monstre à mille dents. 

J’aurais pu le laisser cracher sa rage, sa trouille, et toute son amertume contre moi. J'aurais pu encaisser. J'aurais pu simplement pousser les meubles autour pour ne pas qu'il se blesse. J'aurais pu simplement patienter. J'aurais pu.

Pluie sur fenêtre. Noir et blanc. Au crayon noir et gras est dessiné un bonhomme allumette tenant un parapluie.

Mais le couteau était encore dans sa main. Et le couteau était plat. Il ne coupait pas. Alors Nicolas s'est acharné, les joues brûlantes de colère. Il s'est mis à frapper son poignet. Sa peau blanche, presque translucide, rougissait déjà. Il cognait sa tête contre le sol. Tentait de s’arracher à lui-même.

Alors j’ai du le retenir. L’empêcher. Amortir. Lui parler. Eviter ses coups. En prendre un peu quand même. Lui murmurer.

Puis j’ai senti que la bataille achevait, que l'orage reculait. J'ai senti que je pouvais, qu'il m'autorisait, alors je l’ai pris dans mes bras. En boule il s'est roulé. J'ai serré contre mon corps ce petit paquet de muscles mous et épuisés. J'ai serré contre mon coeur cet enfant en peine, anéanti et incompris. Et en silence nous avons pleuré.


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