La main carrée

Sept heures du matin. Emma pousse la porte de sa chambre et s'engage dans le couloir de son petit appartement. Le plancher craque tel un feu de bois sous ses pieds nus, lui arrachant un agréable frisson.

Hier, Emma a appris qu'elle allait enfin intégrer une grande école de danse contemporaine. Son rêve. Des années qu'elle se donne corps et âme pour sa passion. Des années qu'elle mène une double vie. Etudiante le jour, artiste la nuit, la jeune femme pratique en cachette de sa famille, surtout de son père. Homme carriériste, chef d'entreprise et élu politique, il n'accepterait jamais que sa fille se détourne du chemin qu'il avait lui même emprunté. Leur relation père-fille est loin d'être idéale. Emma a toujours perçu son père comme une figure géométrique. Un rectangle. Non, un carré. Des angles parfaits, toujours droits et rigides, en affaire comme en famille.

- Je leur dirai demain… murmure-t-elle tout en prenant une gorgée de café.

Pour l'instant, il est temps de filer au studio. Pas de temps à perdre. Emma s'habille, attache ses cheveux en vitesse. Dehors, la pluie lui fouette le visage. Le vent lui défait presque son chignon, comme s'il voulait la retenir, la détourner de son chemin.

Dans ce quartier endormi, en plein coeur de Montréal, une introduction au piano envahit doucement le studio de danse dont les murs sont recouverts de miroir. Sur ce plancher lisse à souhait, Emma s'anime. Son corps agile se met en mouvement avec grâce. La jeune femme ferme les yeux, se laisse aller. Ses pieds s'enracinent puis le temps se suspend lorsqu'elle se dresse, se cambre, prend appui au sol et… est interrompue par les vibrations de son téléphone. « Maman » clignote sur l’écran.

- Bonjour Maman, répond Emma, tentant de ne pas paraître trop essoufflée.

La discussion est brève et sans détour. Emma doit passer chez ses parents ce midi. Son père aimerait lui parler. Une bonne nouvelle apparemment. Impossible de décliner, ce n'est pas une proposition, c'est une injonction.

Selon les habitudes de la tablée, le père d'Emma est assis au bout de la table. Sur ses côtés, sa femme et sa fille. Un rôti accompagné de pommes de terre au four est servi. Emma est végétarienne mais elle a l'habitude que ses parents ne s'en préoccupent pas. Elle mange donc des pommes de terre, accompagnées de pommes de terre. Une bouteille de vin rouge est ouverte. La nappe n'a aucun pli. La famille est réunie. Tout est parfait, comme sur une de ces affiches publicitaires des années 50 : « Pour elle, un Moulinex. Pour lui, des bons petits plats ».

- Comment se déroule ton semestre Emma? J'ai une bonne nouvelle pour toi. Patrick, le PDG de Nexor est d'accord pour t'offrir une place dans l'équipe Finance, dès la rentrée prochaine. J'ai eu vent de ton … hobby, souffle-t-il entre ses dents tout en hochant la tête. Il est temps que tu te remettes dans le droit chemin. J'ai négocié avec lui les ententes de ton contrat, et nous t'avons déjà trouvé un…

Emma n'écoute plus. Elle se sent pâlir. Même assise, elle sent ses jambes l'abandonner et son sang ne faire qu'un tour. 

Et puis d'un coup, les vannes s’ouvrent.

- J'intègre une école de danse contemporaine le mois prochain.

La phrase a l’effet d’une guillotine tranchant tout sur son passage, même le silence. Le père d’Emma se raidit. Sa bouche s’entrouvre de stupéfaction. Ses doigts laissent échapper sa fourchette qui tombe dans son assiette dans un fracas assourdissant, projetant de la sauce sur sa chemise.

- Je ne serai jamais toi, Papa.

À ces mots, la pluie se met à tomber en rideaux épais sur la fenêtre de la salle à manger. La figure géométrique reste implacable et fidèle à elle-même. Père et fille se font maintenant face. La mère tente une prise de parole. Un seul regard de son mari suffit pour la condamner au silence. La confrontation est glaciale. Les mots fusent telles des couteaux affutés. À bout de souffle, Emma saisit son père par les épaules. Elle veut le secouer, le ramener à la réalité, à sa réalité. C'est le contact de trop. L'homme se dégage violemment et gifle sa fille d'une main dure.

Emma se relève, brisée. Elle franchit le seuil de la porte d'entrée et se met à courir, ses pieds nus foulant l'herbe imbibée de tristesse. Fuir, ne jamais se retourner. Un brouillard de larmes dans les yeux, elle fonce sous l'orage. C'est à ce moment précis qu'une voiture quitte la route glissante et percute la jeune femme de plein fouet.

Phares. Bruit de taule. 

Souffle coupé. 

Noir.

*

- … votre fille ne peut pas vous entendre ni sentir votre contact. Vous devriez rentrer chez vous et vous reposer. Nous vous avertirons s'il y a la moindre évolution.

Ils mentent tous à sa mère. Cela fait maintenant des mois qu'Emma est réveillée, à l'intérieur. Elle entend, comprend, pense, sent quand sa mère lui prend la main. Mais elle est seule, emprisonnée dans son corps. Aucun mouvement possible. Aucune sortie envisageable. Le choc avec la voiture a été tel qu'il la plongée dans un profond coma. Si Emma se réveillait - ce qui serait miraculeux d'après les médecins - elle en garderait des séquelles à vie, physiques, psychiques et mentales. « Un légume » a même soufflé un médecin à un groupe d'internes invités à s'attrouper autour de son lit afin d'étudier ce cas dramatique. 

Pendant ces longues journées, elle passe plus de temps avec ses proches que jamais auparavant. Sa mère lui rend visite tous les soirs, lui contant ses journées au travail, ses soirées seules à attendre le retour d'un mari imbibé d'alcool. Emma n'a pas revu son père depuis la dernière fois, depuis la dernière gifle, le dernier contact. Elle réalise qu'elle lui a presque pardonné et se demande parfois s'il pense à elle.

Sa meilleure amie passe souvent aussi, lui confie tous les détails croustillants de ses aventures amoureuses. Il y a aussi une infirmière, qui à la demande de sa mère vient tous les matins prendre soin d'elle en stimulant ses sens et en la massant de la tête aux pieds. C'est le moment préféré d'Emma. Celui où elle sent son corps dans son intégralité, celui où elle rêve qu'un jour cet amas de muscles pourra se réveiller et danser à nouveau.

- …nous sommes désolés Madame. Nous avons fait tout ce qui était envisageable pour aider votre fille à sortir de son coma. En l'absence de signe ou réaction de sa part nous ne pouvons que vous demander de réfléchir rapidement à cette situation afin de prendre une décision, dans l'intérêt de votre fille… 

- Quoi? hurle Emma dans sa tête. Quelle décision?

- …Voici les formulaires dont nous avions parlé. Ils sont pré-remplis. Il ne manque plus que votre signature.

La situation est d'une telle violence pour la jeune femme qu'elle a l'impression qu'une deuxième voiture lui passe sur le corps. Elle décide de tout donner, de tout faire pour attirer leur attention et leur prouver qu'elle est bien vivante. Elle se débat tellement qu'elle pense sentir le frottement du drap sur sa peau. Elle pleure tant qu'elle croit assécher son corps. Mais rien n'y fait. Elle est prisonnière d'une paralysie qui la dépasse.

Une femme sous l’eau. Ses cheveux longs, roux et lumineux recouvrent son visage. Ses jambes sont repliées dans une posture dansée et semblent former une figure géométrique.

Les trois jours suivants elle reçoit un nombre impressionnant de visites. Des amis d'enfance, de la famille éloignée, des personnes qu'elle n'a jamais vues. Les connus et inconnus défilent, tels des spectres perdus dans des discours pénibles et des au revoir cachés entre les lignes. Emma comprend alors que le dernier chapitre est arrivé. C'est la fin. Sa mère a signé. Elle ne sera plus une source d'inquiétude, c'est peut-être mieux comme ça.

*

Sept heures du matin. Emma émerge d'un sommeil lourd et ombragé. Elle ne peut pas ouvrir les yeux, mais immédiatement elle sait qu'elle n'est pas seule dans la chambre. Quelqu'un est assis sur le vieux fauteuil en cuir qui fait face au lit. Elle ne perçoit aucun bruit, aucune odeur, aucune chaleur familière qui lui permette d'identifier ce visiteur. Un horrible pressentiment l'envahit. Puis une certitude glaciale lui saute aux yeux. 

C'est la fin.

Soudain, une introduction au piano inonde délicatement l'espace. La mélodie flotte, légère et mélancolique, rebondissant doucement sur les murs aseptisés de la chambre d'hôpital. Emma reconnaît immédiatement le morceau. C'est sur celui-là qu'elle avait dansé le matin de l'accident. Emma réalise alors que seule La Mort peut connaître ce détail et être aussi cruelle pour lui infliger un souvenir si douloureux. Elle l'imagine là, debout face au lit, triomphante face à ce corps vulnérable qu'elle va emporter sous son bras. Emma, envahit par une détresse infinie, n'a plus d'autre choix que de renoncer.

Elle est prête à partir.

C'est alors qu'une main effleure sa joue. Une main droite et tendre à la fois. Comme un carré qui aurait décidé d'arrondir ses angles. Une présence se penche sur la jeune femme. Une bouche pose un baiser sur son front. Ça sent bon. Un mélange d’écorce d’orange et de bourbon. La main repousse une mèche derrière l’oreille de la jeune femme. Emma fond en larme, à l’intérieur et en silence. Des larmes incontrôlables face à tant de douceur, venant de celui qu’elle pensait froid comme un poteau au milieu d’une tempête de glace.

C'est à ce moment précis que les orteils d'Emma, cachés sous les draps fins, se décident enfin à esquisser un subtil mouvement.


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